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Texte intégral

            Dans les ouvrages utopiques la question de l'espace occupe une place privilégiée. Tout d'abord parce que celui-ci représente le véhicule de la pensée utopique, la forme dans laquelle celle-ci s'incarne. Deuxièmement, l'espace donne à l'utopie son caractère fantastique, imaginaire, qui adoucit souvent la nature parfois trop aridement théorique, politique ou moraliste du genre. En plus, loin d'être un simple arrière-plan, l'espace, par son organisation et par sa structure, compte parmi les éléments clés des écrits utopiques, il apparaît comme un actant de premier rang dans un genre où les personnages sont subordonnés au décor, ou mieux au monde qui leur est assigné. Il ne faut pas oublier non plus que le succès des écrits utopiques est dû aussi à la simple et subjective séduction de l'Ailleurs, qui, avant d'être un espace de la perfection, est foncièrement un espace de l'évasion du monde réel, un espace peut-être intermédiaire entre le connu et l'inconnu, qui fascine par sa nature mystérieuse.

            Pour ce qui est de l'espace utopique, le définir est peut-être une tentative toute aussi utopique que son objet d'investigation. Pourtant, entre les deux il y a une relation de dépendance profonde, sinon même d'assimilation, puisque l'utopie, par son étymologie [1] , mais aussi dans son essence, n'est rien d'autre qu'un lieu, un espace de Nulle Part. D'ailleurs, Claude-Gilbert Dubois, dans son article Eléments pour une géométrie des non-lieux voit dans l'outopie un non-lieux véritable, qui échappe par définition au système de signes (L) définisant un lieu [2] . Pour résumer, l'espace utopique a une nature tout à fait particulière: c'est un non-lieu, qui pourtant existe (au moins dans le cadre narratif), en même temps c'est un espace imaginaire, isolé et autonome, mais bien organisé et presque mécanique, refermant une collectivité qui s'assimile l'individu au point de l'annuler. Cet espace, sujet aux paradoxes, à morphologie variée, a une importance à part chez Cyrano de Bergerac, dans ses romans L'Autre Monde ou les Etats et Empires de la Lune et L'Histoire Comique ou les Etats et Empires du Soleil. Il s'agit d'une utopie interplanétaire, pour ainsi dire, qui met en scène un trio d'espaces (dont deux possiblement utopiques) la terre, la lune et le soleil. Une première évidence qui s'impose à l'approche de ces deux écrits est celle de la pluralité d'espaces, chacun ayant sa signification à part et en relation avec les autres. Cette structure plurielle est redevable d'un côté au fantastique de ces romans, mais aussi, paradoxalement, aux intérêts que le temps et Cyrano de Bergerac en particulier prêtent aux théories scientifiques qui affirment l'infini de l'univers. Aux prises avec l'héliocentrisme et le géocentrisme, le texte cyranien pose peut-être les fondements d'un utopocentrisme, selon lequel l'univers entier tournerait autour du noyau utopique – le monde de la perfection. Une autre direction intéressante d'analyse concerne la typologie de l'espace dans les deux romans et ensuite sa structure au niveau textuel. Sans prétendre pouvoir épuiser ce thème de l'espace, particulièrement vaste et intéressant, j'essaierai au moins de dresser un bref cadre d'analyse, capable à tout moment d'être élargi et complété. En ce qui suit, je vais m'attarder sur l'annonce que les titres de l'ouvrage font de cette problématique de l'espace.

Considérations portant sur le titre

            Puisque mon objet d'investigation concerne un roman du dix-septième siècle, époque où l'institution de l'auteur et le statut d'une oeuvre littéraire sont encore confus, je dois tout d'abord m'arrêter sur quelques points liés à l'édition [3] des oeuvres de Cyrano de Bergerac et aux titres originaux de celles-ci. Il y a quatre versions manuscrites connues jusqu'à présent des Etats et Empires de la Lune et deux des Etats et Empires du Soleil (dont une contrefaçon). Les trois premières éditions (de Paris, de Münich et de Sydney) du premier roman ne sont pas datées, n'ont pas de nom d'auteur [4] non plus et proposent comme titre L'Autre Monde ou les Estats et Empires de la Lune [5] . L'édition tenue pour originale, celle de 1657, de Paris, parue chez Charles de Sercy, est intitulée Histoire comique de Monsieur de Cyrano de Bergerac, contenant les Estats et Empires de la Lune. Pour le deuxième roman deux éditions sont connues, la première de 1662, sous le titre de: Les nouvelles oeuvres de Monsieur de Cyrano de Bergerac contenant l'histoire comique des Estats&Empires du Soleil, plusieurs Lettres et autres pièces divertissantes, parue à Paris, toujours chez Charles de Sercy. La même année, chez le même éditeur, il y a une contrefaçon qui paraît, identifiée ultérieurement comme 1662bis.

            En commentant les textes de Cyrano de Bergerac, Madeleine Alcover montre que leurs titres doivent absolument être mis en relation avec un ouvrage célèbre à l'époque, Les Etats et Empires [6] du géographe Pierre Davity, dont il entreprendrait, d'ailleurs, la parodie. Pour elle donc, il est clair dès le titre, que le but de Cyrano de Bergerac est de parodier les idées et les pratiques de son temps, son oeuvre étant une sorte de spoudogeloion [7] . Qu'elle soit juste ou non, l'interprétation de Mme Alcover se réfère à la relation des deux romans avec l'extérieur, mais il faut également se pencher sur la rélévance du titre à l'intérieur du texte, sa signification dans l'ensemble de l'oeuvre.

            Pour ce qui est du premier texte dans l'ordre de la parution, L'Autre Monde ou les Estats et Empires de la Lune , il est intéressant de remarquer qu'il y a trois éléments qui en composent le titre: l'altérité du monde utopique [8] (idée essentielle puisqu'elle occupe la première place et qu'elle forme, toute seule, le raccourci du titre), la localisation et l'organisation de celui-ci. Par conséquent, dès le début, le roman de Cyrano de Bergerac crée un système de référence sur trois coordonnées: il existe un monde autre, ce monde n'est pas chaotique, mais il est organisé en Etats et Empires, et ce monde se trouve dans la lune. Ces deux dernières coordonnées, l'organisation et la localisation, servent à renforcer l'idée de l'existence de l'Autre Monde: ce monde existe parce qu'il est organisé d'une certaine manière et parce qu'il peut être localisé, il peut être repéré quelque part dans l'univers. Dans ce sens, il faut rappeler que ce n'est pas du tout par hasard que le premier mot du roman est la lune (était en son plein, le ciel était decouvert) [9] . Donc l'objet du roman est indiqué à partir de la première phrase et l'ouverture de l'univers romanesque coïncide avec le choix du monde à explorer. Dans un autre ordre d'idées, la question de l'organisation de l'espace sélénien complète celle de la simple existence par un attribut humain; si le chaos renvoie à la naissance de l'univers, à la phase germinative de la vie, l'ordre se réfère à un stade plus évolué, celui d'un monde travaillé par l'homme, porté par celui-ci à un certain degré de civilisation. Bref, non seulement le monde lunaire est différent par rapport au nôtre, mais il présente un certain niveau d'avancement. En plus, l'emploi des pluriels les Etats et Empires suggère à la fois la dimension large de ce monde et l'idée de grandeur de celui-ci.

            Un autre élément intéressant à analyser, visible dans le titre, est lié à la stratégie de l'écriture. La juxtaposition de ces deux termes, Etats et Empires relève de la technique du paradoxe [10] , l'un des procédés dont abonde l'oeuvre de Cyrano de Bergerac. Si le monde lunaire décrit par celui-ci est un monde organisé, il faut aussi s'interroger sur sa forme d'organisation: république ou monarchie?

            Les même remarques sont valables en ce qui concerne le deuxième roman, moins celles liées à l'altérité. Dans ce titre, Histoire comique des Estats&Empires du Soleil, l'accent semble tomber plutôt sur le côté narratif. Cela s'explique par le fait que cette oeuvre succédant à la première et le lecteur ayant été déjà familiarisé [11] avec la destination extra-terrestre des aventures du héros, cette fois-ci il n'est plus besoin d'attirer l'attention du lecteur sur l'objet du roman, mais surtout sur la narration. A présent l'auteur a affaire à un autre type de lecteur, initié et même fidélisé.

Configuration de l'espace chez Cyrano de Bergerac – bref aperçu théorique

            Discuter la problématique de l'espace chez Cyrano signifie se heurter à une difficulté curieuse: comment soutenir l'importance de ce concept, étant donné que dans les deux romans il y a peu de descriptions proprement dites de l'espace? Comment est-il possible de croire à une notion, à matérialité textuelle faible, compte tenu de sa présence dans le titre et de l'attachement de l'époque pour le genre qui l'englobe, à savoir le récit de voyage? Une première réponse serait que l'utopie rédéfinit la catégorie de l'espace: comme l'utopie est une construction de l'esprit, à son tour l'espace utopique est un espace construit, peu naturel. Deuxièmement, même si la description est l'une des armes des utopies, celle-ci a aussi un statut très particulier, il s'agit plutôt d'une description dynamique, celle d'un monde en fonctionnement. Par conséquent, il est peu probable de rencontrer dans les romans utopiques un espace explicite, généreusement décrit, qui ait une nature autonome. Mais un espace sous-jacent à un monde, qui se caractérise par son contenu et par sa nature, plutôt que par son apparence.

            Ces considérations faites, il faut maintenant soumettre à l'analyse ce profil de l'espace utopique rédéfini, tel qu'il se présente chez Cyrano de Bergerac. Du coup, il faut commencer par préciser les deux principes qui gouvernent la question de l'espace: la pluralité et la dislocation. Même si ces deux romans annoncent dans leurs titres un certain espace de destination, pour ainsi dire, en l'occurrence la lune et le soleil, il est indispensable de ne pas mentionner dès le début la diversité d'espaces qui apparaissent et aussi la non linéarité de ceux-ci, ou en d'autres termes la dislocation spatiale.

            Placé sous le signe de ces deux principes, l'espace chez Cyrano de Bergerac se répartit dans trois types: espace d'origine, espace intermédiaire ou espace de parcours et espace de destination. Cela parce que, il ne faut pas oublier de le dire, dans ces oeuvres il s'agit essentiellement d'un espace conquis, recherché, qui se laisse gagner par l'homme. C'est un espace de la découverte, de l'initiation et non pas un espace qui s'offre de soi, qui s'ouvre à l'homme comme par exemple chez Gabriel de Foigny, dans sa Terre australe connue.

            L'inventaire de ces concepts une fois réalisé, il faut passer à l'étude des romans, pour voir, avec les armes de la théorie et à travers elle, comment se structure, de manière textuelle, ce thème de l'espace.

Espace d'origine

            En ce qui concerne l'espace d'origine, même s'il y aurait beaucoup de choses intéressantes à en dire, il faut souligner dès le début que celui-ci ne constitue pas l'objet du roman de Cyrano. L'espace d'origine, à savoir notre monde, la terre, représente un espace implicite, présent de manière indirecte, à travers la description qu'en fait le héros. Il est d'ailleurs un espace annexé pour ainsi dire à la personnalité du héros, incorporé par celui-ci. Cet espace forme un univers epistémologique familier au lecteur, c'est donc un espace nécessaire parce que connu, qui a la fonction d'un repère par rapport aux autres espaces découverts. Un autre élément important à mentionner est que le monde terrestre est aussi un espace des certitudes: le héros le connaît, ansi que le lecteur, il représente donc un point de départ sûr vers l'inconnu, vers l'ailleurs. A cet égard, il faut rappeler la technique du déplacement du connu vers l'inconnu: les deux romans s'ouvrent par un espace connu [12] , la terre, où se trouve le héros. De cette manière le choc de l'invocation du monde lunaire et solaire n'existe presque pas et ce déplacement entre les deux catégories est lent, non agressif, ce qui contribue à entretenir une disponibilité de la part du lecteur, de suivre ces aventures, et bien sûr d'inciter sa curiosité.

            Pour ce qui est de l'autre technique mentionnée, à savoir celle du point de référence, notre monde fonctionne comme un comparant, qui donne son orientation à ce regard tourné vers l'ailleurs et en plus définit le monde utopique. Effectivement, ce n'est que par rapport au monde existant que le monde utopique est utopique. En l'occurrence, ce n'est que par rapport à la terre que la lune est une lune. Par surcroît, entre l'espace lunaire et terrestre la liaison est peut-être plus intime encore, compte tenu du fait que le premier n'est rien d'autre qu'un monde à l'envers.

            Pour revenir à l'espace d'origine, celui-ci, étant implicite, ne bénéficie pas d'une description proprement dite dans aucun des deux romans. D'ailleurs, il n'apparaît de manière directe qu'au début et à la fin des deux textes, englobant, entre ses limites, à la manière d'un cercle, l'espace utopique, sélénien et solaire. En ce qui concerne les Etats et Empires de la Lune, le héros passe pratiquement très peu de temps sur terre, moins que dans le roman suivant, temps q'il emploie entre autres à trouver le moyen de transport vers la lune. Pourtant, deux [13] mentions explicites sont faites à la configuration spatiale, au début et à la fin du roman. La première phrase, qui ouvre le roman, contient les quatres indices essentiels de celui-ci: son objet (qui occupe la première place dans la phrase), le temps, les personnes (sujets) et l'espace – la terre occupe la dernière place: La lune était en son plein, le ciel était découvert, et neuf heures au soir étaient sonnées, lorsque nous revenions d'une maison proche de Paris, quatre de mes amis et moi [14] . L'ordre de ces éléments n'est pas aléatoire, la position de l'espace de destination par rapport à l'espace d'origine non plus. Cela montre que l'accent tombera sur l'espace utopique et que la terre ne sert qu'à une localisation spatiale, bien sûr et comme point de référence dans la perception du monde lunaire. Il faut aussi remarquer les doubles sens des mots plein et découvert, le premier se réfère à une certaine phase de la lune, lors de laquelle l'astre est le plus visible, le plus ouvert à l'observation et le deuxième exprime toujours l'idée de visibilité (sans nuages), mais aussi celle de dévoilement. Un autre argument en faveur de l'importance de l'espace concerne le fait que la location spatiale est précisée, à savoir la ville de Paris, tandis que le nom du héros ne l'est pas. Cela indique encore une fois que l'espace est personnalisé, qu'il a la fonction d'un actant, au détriment du ou des personnages proprement dits.

            La fin du roman, qui coïncide avec le retour du héros sur terre, pose comme espace l'Italie. Il est très intéressant de remarquer l'asymétrie entre le départ et le retour du héros: si le départ est volontaire et à point d'origine fixe (la France), par contre le retour est involontaire (le héros se trouve comme expulsé, par hasard, de la lune par un mouvement très curieux de descente ascensionnelle [15] ) et son retour est déplacé par rapport au point de départ (le héros arrive en Italie, près du Vésuve). Quelle est la raison de cette dislocation de l'espace entre les deux points, le départ et le retour? Cela montre que, si l'espace utopique est recherché pour sa perfection présumée, par contre le retour sur terre n'est pas planifié et s'il ne survenait pas de manière imprévue le héros ne le chercherait peut-être plus.

            Si le premier roman est dès le début orienté vers le départ du héros, avec le choix de sa destination et la fabrication de la machine censée l'y porter, la situation est différente dans les Etats et Empires du Soleil. Tout d'abord parce que l'interval entre les deux aventures est occupé par l'errance du héros [16] sur terre, où, ayant rédigé le récit de son premier voyage qui lui attire la méfiance au début puis l'hostilité des gens, il est obligé d'éviter tout contact avec ses semblables. C'est pourquoi, son séjour sur terre est marqué par la fuite continuelle, par la dislocation spatiale forcée. S'il arrive à Toulon, où il retrouve l'un de ses amis, il va ensuite à Colignac et à Cussan, il est emprisonné, à Toulouse, puis libéré. Finalement, la seule manière d'échapper à cette vie est de quitter de nouveau la terre, par une autre machine dont il est l'inventeur, un icosaèdre qui le porte au soleil. Si l'endroit de départ est Toulouse, il n'est plus mention du retour du héros et le récit s'arrête brusquement, par la rencontre avec Descartes, au royaume des philosophes dans le soleil.

            Pour résumer, la terre représente l'espace d'origine dans les deux romans, et constitue le point de départ d'un axe epistémolgique, qui porte le lecteur du connu vers l'inconnu, mais aussi d'un système de comparaisons, au sein duquel notre monde et l'ailleurs deviennent tour à tour des éléments de référence. L'espace terrestre, présumé comme étant connu, ne béneficie pas de description de la part du narrateur et sa valeur est plutôt abstraite, dans le cadre des théories qui concernent l'univers dans son ensemble.

Espaces intermédiaires

            Par espace intermédiaire j'entends tout espace qui n'est pas envisagé par le héros comme destination, comme finalité de son voyage. Dans ce sens, celui-ci représente un espace dévié, qui caractérise le parcours du héros, qui survient pour ainsi dire en route. Dans deux romans où le départ du héros est toujours volontaire, ainsi que, même si un peu moins, le choix de sa destination, cet espace intermédiaire représente l'intervention du hasard dans le projet de l'homme. Il y a trois pareils espaces intermédiaires: deux dans les Etats et Empires de la Lune et un dans les Etats et Empires du Soleil.

            Pour commencer par le premier roman, il faut remarquer l'apparition de deux espaces qui ne font pas partie du projet du voyage utopique, il s'agit de la Nouvelle-France et du Paradis Terrestre. Sans qu'il y ait une relation de cause à effet, chacune des deux escales est le résultat de l'emploi d'un autre moyen de transport. Les fioles pleines de rosée mènent le héros au Canada, tandis que la machine à fusées est responsable de l'arrivée de celui-ci dans la lune. Voilà en ce qui suit les parties qui décrivent ces deux escales imprévues du héros: Mais comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidité, et qu'au lieu de m'approcher de la lune, comme je prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu'à mon partement, je cassai plusieurs de mes fioles jusqu'à ce que je sentisse que ma pesanteur surmontait l'attraction et que je descendais vers la terre. Mon opinion ne fut point fausse, car j'y retombai quelque temps après, et à compter l'heure que j'en étais parti, il devait être minuit. Cependant je reconnus que le soleil était alors au plus haut de l'horizon, et qu'il était là midi [...] Ce qui accrut mon ébahissement, ce fut de ne point connaître le pays où j'étais, vu qu'il me semblait qu'étant monté tout droit, je devais être descendu au même lieu d'où j'étais parti [17] . Il s'agit de l'arrêt du héros en Nouvelle-France, auquel succède sa chute au Paradis Terrestre: Quand j'eus percé, selon le calcul que j'ai fait depuis, beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la terre d'avec la lune, je me vis tout d'un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon [...] Je connus bien, à la verité, que je ne retombais pas vers notre monde; car encore que je me trouvasse entre deux lunes, et que je remarquasse fort bien que je m'éloignais de l'une à mesure que je m'approchais de l'autre, j'étais très assuré que la plus grande était notre terre, pour ce qu'au bout d'un jour ou deux de voyage, les réfractions éloignées du soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, il ne m'avait plus paru que comme une grande plaque d'or, ainsi que l'autre; cela me fit imaginer que j'abaissais vers la lune, et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me souvenir que je n'avais commencé de choir qu'après les trois quarts du chemin. [...] Après avoir été fort longtemps à tomber, à ce que je préjuge (car la violence du précipice doit m'avoir empêché de le remarquer), le plus loin dont je me souviens est que je me trouvai sous un arbre embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses que j'avais éclatées par ma chute, et le visage mouillé d'une pomme qui s'était écachée contre . [18]

            En ce qui concerne les Etats et Empires du Soleil, il y a un seul espace intermédiaire qui apparaît, il s'agit de la macule, tandis que le moyen de transport est le même, à savoir l'icosaèdre. Voilà les lignes du texte qui s'attachent à la halte du héros sur une macule: Environ au bout de quatre mois de voyage, du moins autant qu'on saurait supputer quand il n'arrive point de nuit pour distinguer le jour, j'abordai une de ces petites terres qui voltigent à l'entour du soleil (que les mathématiciens appellent des macules) où, à cause des nuages interposés, mes miroirs ne réunissant plus tant de chaleur, et l'air par conséquent ne poussant plus ma cabane avec tant de vigueur, ce qui resta de vent ne fut capable que de soutenir ma chute et me descendre sur la pointe d'une fort haute montagne, où je baissai doucement [19] .

            A partir de l'analyse de ces trois extraits, il y aurait quelques éléments importants à relever. Ces trois espaces intermédiaires invoqués plus haut représentent des déviations, dues au hasard, du projet initial du héros. C'est pourquoi, il faut se pencher sur leur signification et voir s'ils occupent uniquement une place secondaire dans le récit, ayant une valeur strictement narrative, servant à rendre plus dynamique un texte qui risque de devenir trop statique, comme c'est souvent le cas dans les romans utopiques, ou bien s'ils ont une portée propre, qu'il serait intéressant de dévoiler. Dans mon opinion, la réponse est à trouver plutôt du côté de la deuxième hypothèse, et c'est ce que j'essaierai de démontrer.

            Il faut commencer peut-être par le fait que même si accidentelles, ces trois descentes du héros dans des endroits de parcours, ont effectivement une explication d'ordre scientifique [20] . Dans le cadre des paradoxes de Cyrano, à la question du hasard vient s'ajouter un argument de nature très technique, qui la contredit. L'arrivée au Canada est déterminée par le fait que le héros casse quelques-unes des fioles dont la rosée l'attire vers la lune. Son alunissage au Paradis Terrestre est dû à l'absorbtion que la lune fait de la moelle dont il s'était auparavant enduit pour guérir ses meurtrissures, et en fin de compte le séjour qu'il passe sur la macule est à cause des nuages qui empêchent le miroitement des rayons de lumière dans l'icosaèdre. Par conséquent, l'arrivée dans ces espaces déviés est le résultat, pour ainsi dire, d'un vice de technique, d'un défaut survenu en route, au cours du voyage interplanétaire. Il s'agit donc d'une dislocation involontaire, mais expliquée, qui a une signification à part dans l'ensemble romanesque. Celle-ci devient évidente à la lumière de la théorie que j'ai mentionnée, celle du déplacement progressif, spatial et cognitif du connu vers l'inconnu. Sur ce point non plus, le texte de Cyrano ne se propose pas de choquer le lecteur, de le plonger tout à coup dans un monde imaginaire, mais de l'y conduire agréablement, de le laisser découvrir, à côté du héros, la lune et le soleil et de cheminer ensemble à travers les théories scientifiques du temps vers l'explication et la définition de la place de l'homme dans l'univers et la compréhension de ce qui l'entoure. Cette initiation (toute utopie est finalement initiation) a besoin du thème de l'espace pour s'y déployer, mais aussi pour y ancrer ses repères. Dans ce sens, il y a une gradation du voyage du héros, qui va d'un endroit moins connu mais réel, à savoir le Canada, vers un autre inconnu et imaginaire, le Paradis Terrestre, pour s'arrêter dans un endroit inconnu et réel [21] , en l'occurrence la lune [22] . Bref, ce voyage est jalonné par deux couples de catégories épistémologique et ontologique, celle du connu/inconnu et celle du réel/imaginaire. De même dans les Etats et Empires du Soleil, la macule est un élément inconnu et imaginaire (décrit par les mathématiciens, ainsi que l'indique le texte, mais ayant une existence uniquement abstraite), qui prépare l'arrivée dans un endroit inconnu, mais réel. Un autre point qui caractérise les espaces intermédiaires est la jonction avec une autre coordonnée, celle du temps. Il est intéressant d'observer qu'avant l'arrêt du héros dans un lieu de parcours, il a une mention du temps, qui s'allie à celle de l'espace. Dans le cas de la Nouvelle-France, le temps progresse avec le déplacement spatial et minuit devient midi de la journée suivante. Le Paradis Terrestre a coûté au héros un jour ou deux de voyage, tandis que sa chute n'est pas quantifiée temporalement, ce n'est que sa longueur qui est invoquée: après avoir été fort longtemps à tomber. La route vers la macule est estimée à quatre mois de voyage. Pour conclure, il y a un élargissement des limites temporelles qui accompagne le déplacement spatial.

            C'est dans ce sens que, en voyageant vers le soleil, celui-ci passe à côté de la lune, où il s'était arrêté précédemment. Bien sûr que finalement, ce voyage intragalactique s'appuie sur et constitue une peuve de la théorie de l'infini de l'univers, qui est d'ailleurs expressément mentionnée, lors du séjour au Canada.

            A part l'invocation du temps comme valeur annexe à celle de l'espace, le rôle des espaces intermédiaires est celui d'être aussi des lieux de rencontre. En l'occurrence, il a trois personnages dont le héros fait la connaissance: le vice-roi, M de Montmagny (au Québec), le prophète Elie (au Paradis Terestre) et le petit homme (sur la macule). Ces personnages sont sujets également à un jeu de catégories épistémiques. Si le premier a une matérialité corporelle et un caractère réel, le deuxième a une apparence physique, mais une nature imaginaire [23] (c'est un personnage qui appartient à la mythologie biblique), le dernier a une présence immatérielle (il est appelé aussi l'homme-esprit), ainsi qu'un caractère imaginaire. De même que dans le cas du déplacement dans l'espace, la progression au niveau de ces catégories va de l'élément le plus concret vers le plus abstrait. Bien sûr que le rôle de ces rencontres est d'initier le héros à des théories qui concernent l'espace, mais aussi de le préparer pour le contact avec l'espace de destination, à savoir la lune et ultérieurement le soleil.

            Un dernier point à relever concernant les espaces intermédiaires serait celui de leur configuration proprement dite. De tous les trois, la Nouvelle-France est celui qui bénéficie le moins d'une description effective. Cela s'explique bien sûr par le fait qu'il ne s'agit pas d'un espace qui diffère à n'importe quel autre endroit sur la surface de la terre. Pourtant, il y a deux seules indications qui sont données à l'égard de la structure de l'espace, une directe, qui apparaît explicitement dans le texte et une autre indirecte, qui est présente dans le discours du vice-roi. La première est fondée sur le caractère sauvage de l'espace, soutenu par trois eléments, le mot pays qui désigne le territoire où le héros est tombé (ce terme doit être compris dans son sens de région, de contrée et non pas dans son acception administrative-territoriale, celle de terre occupée par une nation. Cette désambiguïsation du mot est réalisée par la continuation de la phrase: ce qui accrut mon ébahissement, ce fùt de ne point connaître le pays où j'étais, vu qu'il me semblait qu'étant monté tout droit, je devais être descendu au même lieu d'où j'étais parti [24] ). La mention de la forêt, où se sont refugiés les individus qu'il a rencontrés et le fait que ceux-ci étaient déshabillés: depuis quand en France le monde allait tout nu [25] . L'autre description de la terre canadienne, implicite, est faite à travers le discours de M. de Montmagny. Voilà comment celui-ci peint ce pays: La Nouvelle-France, où nous sommes, en produit un exemple bien convaincant. Ce vaste continent de l'Amérique est une moitié de la terre, laquelle en dépit de nos prédécesseurs qui avaient mille fois cinglé l'océan, n'avait point encore été découverte; aussi n'y était-elle pas encore, non plus que beacoup d'îles, de péninsules et de montagnes, qui se sont soulevées sur notre globe, quand les rouillures du soleil qui se nettoie ont été poussées assez loin, et condensée en pelotons assez pesants pour être attirées par le centre de notre monde, possible peu à peu en particules, peut-être aussi tout à coup en une masse [26] .

            Si ces deux textes sont assez brefs, la situation est différente pour ce qui est de la configuration spatiale du Paradis Terrestre. L'auteur s'attarde sur la description de celui-ci avec la plus grande minutie et reprend les lieux communs de la culture biblique: l'arbre de la vie, la pomme, les fleurs, l'abondance de la verdure, la clarté du ciel, les animaux en liberté, tous inoffensifs. Voici quelques extraits d'un texte descriptif qui s'étend sur presque quatre pages: A peine, quand je fus relevé, eus-je marqué les bords de la plus large des quatre rivières qui forment un lac en [s'abouchant], que l'esprit ou l'âme invisible des simples qui s'exhalent sur cette contree me vint réjouir l'odorat; les petits cailloux n'étaient raboteux ni durs qu'à la vue: ils avaient soin de s'amollir quand on marchait dessus [27] .

            Si la configuration du Paradis Terrestre est luxuriante et fleurissante, tout y suggérant le déploiement de la nature et de la vie, ce n'est pas du tout le cas de la macule où atterrit Dyrcona pendant son voyage vers le soleil. Celle-ci est dominée par la présence de la terre, dans le sens propre du terme, c'est-à-dire comme matière dure, avec ses composantes la boue, le limon, les pierres: par des crevasses que des (ravines) d'eau témoignaient avoir creusées, je dévalai dans la plaine, où, pour l'épaisseur du limon dont la terre était grasse, je ne pouvais quasi marcher [28] . Ce qui frappe dans cet espace c'est qu'à travers lui une autre étape dans l'initiation du héros est franchie, il s'agit de l'épisode où celui-ci assiste à l'accouchement d'un autre petit homme par la terre. Bref, dans cette macule, l'homme naît de la terre fécondée par le soleil. Celui-ci est l'exemple le plus intéressant d'union entre l'homme et l'espace et explique l'attitude du premier envers celui-ci. Etant enfanté par la terre, l'homme doit dans sa vie se l'approprier, s'assimiler l'espace, où il retounera après sa mort.

            Pour clore cette partie dédiée aux espaces intermédiaires, il faut conclure sur les points les plus importants. L'espace intermédiaire représente une déviation, accidentelle uniquement de point de vue romanesque, par rapport au projet initial du héros. La signification de cette dislocation spatiale est de servir à la préparation du héros pour son entrée dans l'espace utopique, en l'occurrence lunaire et solaire. Cette préparation s'effectue par le moyen de l'exploration solitaire, par la rencontre avec des personnages clés, par le contact avec des théories scientifiques concernant la structure du monde. Bref, les espaces intermédiaires représentent des seuils qui précèdent l'espace utopique, où se posent les fondements de l'initiation du héros, qui sera bien sûr achevée dans l'endroit de destination.

Espace de destination

            L'espace de destination représente le terminus du voyage du héros, la finalité de celui-ci. Il est l'objectif déclaré dès le début de chaque roman, en vue duquel le héros fabrique aussi un moyen de transport particulier. Ce point final est incarné par deux planètes, la lune dans le premier cas et ultérieurement le soleil. Une première question qui se pose est bien sûr pourquoi la lune et le soleil, pourquoi donc des planètes? Cette question concerne surtout le premier roman et le choix de la lune comme destination, car le deuxième représente une continuation, dont l'idée a dû naître dans la tête de l'auteur naturellement, comme suite à ses aventures initiales. Pour ce qui est du choix de la lune, il y a deux explications assez évidentes, l'une relevant du domaine littéraire, l'autre du domaine scientifique. La première concerne l'existence de deux autres romans qui parlent de voyage à la lune, parus à peu près à la même époque, plus exactement en 1638, pour la version anglaise et en 1648 pour sa traduction française, il s'agit de l'ouvrage de Francis Godwin, The man in the moon, or a discourse of a Voyage thither by Domingo Gonsales. The speedy Messenger [29] et de John Wilkins, Le monde dans la lune, paru en Angleterre toujours en 1638, dont la traduction française connue date de 1655. Les deux développent des idées qui se retrouvent pleinement chez Cyrano de Bergerac, concernant l'emplacement du Paradis dans la lune, la société sélénite et les thèses astronomiques du temps. Sur ce point, il faut invoquer le deuxième facteur qui a influencé le sujet des romans de Cyrano, à savoir le climat scientifique et astronomique de l'époque, les diverses théories portant sur les mouvements de la terre et des planètes autour.

            Si celui-ci est le contexte auquel il faut intégrer les Etats et Empires de la Lune et du Soleil, je passerai maintenant à la structure de la question de l'espace de destination à l'intérieur du cadre romanesque. Il y a deux manières dans lesquelles se construit la problématique des espaces lunaire et solaire, notamment par la description proprement dite et par la théorie. Ainsi, celle-ci peut être approchée d'un côté au fil du texte et d'un autre côté au fil du discours, c'est-à-dire à travers les débats présents dans le roman qui attaquent ce thème [30] . D'autre part, il y a deux types d'espaces qui apparaissent dans les deux romans: l'espace naturel, qui se réfère à la présence de la nature et l'espace social, qui comprend le résultat de l'intervention humaine sur le premier, ou en d'autres termes la configuration, en société, de l'espace naturel. En ce qui concerne l'espace en tant que paysage, que disposition des éléments de la nature, dans le premier roman il n'y a pratiquement pas de description explicite de celui-ci. Il est très intéressant de remarquer le passage très rapide de l'espace naturel à l'espace social, lors de l'arrivée du héros sur la lune, après son expulsion du Paradis Terrestre. Voici les lignes qui présentent ses premières impressions après son alunissage: Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je ne connaissais point. J'avais beau promener mes yeux et les jeter par la campagne, aucune créature ne s'offrait pour les consoler [31] .

            Les seules deux mentions de l'espace, les mots pays et campagne suggèrent la largeur de celui-ci et possiblement son caractère sauvage. Après le contact avec les Sélénites, qui ont une apparence animalique, le texte précise que le héros est mené droit à l'hôtel de ville [32] . Cette brusque immersion dans l'espace organisé, social (avec peut-être la frustration de l'horizon d'attente du lecteur), par oposition à l'espace naturel, marque l'assimilation de ce dernier par le premier. Dorénavant, il ne sera plus question que de l'espace de la cité, le seul auquel il faut se rapporter, tel qu'il est conçu et modelé par les Sélénites, où tous les coins et toutes les activités sont minutieusement organisés et planifiés. Symboliquement, l'entrée du héros dans la ville, cette forme d'organisation de la société sélénite et bien entendu de l'espace, coïncide avec la perte de la liberté du héros. Prêté à un bateleur, il sera ensuite emprisonné avant la clarification de son statut humain ou non, ce qui lui vaut tout un procès. Sa libération, à la fin du roman, est suivie de près par son retour sur terre. Dans ce sens, une première remarque à faire concernant l'espace est que celui-ci est un espace hostile. La même hostilité est visible dans les Etats et Empires du Soleil, où le même procès est fait à Dyrcona, pour avoir osé affirmer sa nature humaine. Bref, non seulement le héros est mal accueilli dans les deux endroits, mais en plus il est dégradé, il est abaissé ontologiquement, ramené au stade d'animal. L'enjeu de ce déclassement et du procès dans lequel l'homme doit plaider pour gagner le droit de se voir reconnaître sa condition humaine est justement de définir la notion d'homme et sa place dans le monde.

            Un autre aspect intéressant concerne l'organisation de l'espace social. Pour compenser l'absence d'un cadre naturel, qui aurait peut-être intéressé le lecteur, Cyrano s'attache à la construction détaillée d'un espace social vivant. La société sélénite est composée de trois classes, le peuple, les prêtres et la noblesse. Ses institutions rappellent celles de notre monde, la justice, l'église, la cour. Ce qui frappe pourtant dans toute cette description est que le monde sélénite reflète l'organisation propre à notre monde. Les seuls éléments de nouveauté consistent en général dans le renversement d'une pratique ou d'une théorie présente dans la société humaine. Même les Sélénites s'avèrent être des hommes semblables à nous-mêmes, sauf un peu plus grands et marchant à quatre pattes.

            Dans les Etats et Empires du Soleil, la question de l'espace est un peu plus développée, puisque dès le début celui-ci apparaît comme étant partagé en deux territoires principaux, les régions lumineuses et les régions opaques et deux endroits secondaires, mais adjacents aux premiers, il s'agit du Royaume des Arbres et de la Province des Philosophes. Il est très intéressant de réfléchir sur l'existence de cette partie opaque, qui est peut-être due à la découverte des taches du soleil, qui date à peu près de la même époque. Le roman ne se termine pas par le retour du héros dans notre monde, comme il arrive en général dans les utopies, mais par contre celui-ci s'interromp brusquement, lorsque Dyrcona vient de faire la connaissance de Descartes, dans la Province des philosophes [33] . Un autre élément qui diffère est l'élément humain. Sauf pour la Province des Philosophes, les autres régions sont peuplées par d'autres espèces, à savoir les oiseaux et les arbres, qui sont organisés sur le modèle des sociétés humaines. De même que dans la lune, il y a deux espaces sur lesquels il faudrait s'attarder, l'espace naturel et l'espace social.

            Pour ce qui est de l'espace naturel, la description de celui-ci est plus consistante que dans le cas du premier roman. La partie lumineuse du soleil est présentée comme une terre semblable à des flocons de neige embrasée, tant elle est lumineuse [34] . Il y a deux techniques visibles dans ce fragment qui parle de l'arrivée du héros dans le soleil, le paradoxe et l'oxymoron. Le paradoxe concerne la descente proprement dite qui, tout comme dans le cas de l'expulsion de la lune, est mêlée à l'ascension: cependant c'est une chose assez incroyable, que je n'aie jamais su comprendre, depuis que ma boîte tomba, si je montai ou si je descendis au soleil [35] . L'oxymoron concerne la description du paysage solaire, qui est semblable à une neige enflammée, et concerne plusieurs composantes, la couleur, jonction entre le blanc et le rouge, la matière, l'eau gelée et le feu et aussi la sensation qui s'en dégage, le chaud et le froid.

            A part l'espace naturel, l'espace social se profile avec moins de netteté , à travers le procès intenté à Dyrcona pour avoir soutenu qu'il est homme et par la suite capable de raison. Sur ce point il faut mentionner aussi que dès son réveil dans les régions opaques, le héros est tout de suite emprisonné, tout comme dans la lune et porté en justice [36] . Ce qui résulte concernant la structure de l'espace social est que la société solarienne opaque est une monarchie parlementaire, gouvernée par un roi et par le Sénat, ayant un système juridique d'après le modèle de la justice française.

            Il y a un autre type d'espace qui se profile dans les deux romans, il s'agit de l'espace interplanétaire. Sur ce point, les deux textes ne font que reprendre les idées du temps, la théorie du géocentrisme et de l'héliocentrisme. Paradoxalement, il s'agit d'un espace qui n'est pas décrit, même s'il est vu et perçu corporellement (le héros traverse l'espace céleste pour arriver sur les deux planètes, la lune et le soleil), mais d'un espace abstrait, présenté sous son angle théorique, dans le cadre des débats et des dialogues portés par le héros et ses interlocuteurs. La longueur et la minutie de ces dialogues, pleins de détails scientifiques, montrent que l'intérêt est dévié du côté descriptif, qui se trouve presque annulé, vers le côté explicatif, qui est dominant. Cet espace galactique, tel qu'il résulte de toutes les discussions dont abondent les deux romans, est un espace dépourvu de limites, infini et éternel, caractérisé par le mouvement, puisque les corps célestes qui s'y trouvent se meuvent les uns vers ou autour des autres, par la pluralité des mondes et par leur possible auto-destruction.

            Pour conclure, la rage de Cyrano de Bergerac pour les paradoxes finit par brouiller finalement toutes les pistes d'analyse. Si les deux romans sont des utopies par certains côtés, tels que la mise en scène d'un monde autre, le voyage interplanétaire, la fabrication du moyen de transport, les principes et le fonctionement des sociétés sélénite et solaire, ils s'éloignent du paradigme utopique par d'autres (la société représentée est loin d'être parfaite, elle est la copie à l'envers du monde terrestre, d'où il résulterait que toute utopie serait un renversement de la société de référence). Mutatis mutandis, la même confusion, la même impossibilité de trancher concernent les théories astonomiques que les deux oeuvres présentent, à savoir le géocentrisme et l'héliocentrisme. C'est pourquoi, je vois dans cette histoire que Cyrano construit non pas nécessairement la mise en scène de l'utopie proprement dite, dans tous ses aspects, mais plutôt la recherche du modèle utopique à travers l'univers. C'est pour cela que, d'une manière symbolique, ce serait peut-être intéressant de voir dans ces multiples espaces qui se succèdent de manière chaotique, une recherche du centre, un utopocentrisme, qui serait une conception du monde selon laquelle tout tourne autour de la perfection utopique.

            En ce qui concerne la question de l'espace, celle-ci a été analysée dans la perspective de deux techniques, le déplacement du connu vers l'inconnu, ou bien la conquête de l'espace et la reversibilité du point de référence (la lune est un monde et le monde est une lune). L'espace tel qu'il se profile dans les deux romans est un espace pluriel, dynamique, souvent disloqué et manquant de centre (tout se construit par rapport à un autre point). Il y a trois grands types d'espaces qui se profilent, l'espace d'origine, l'espace intermédiaire et l'espace de destination, chacun ayant une valeur propre dans le cadre du récit. A l'intérieur de chaque classe, il faut dinstinguer entre deux formes spécifiques, l'espace naturel et l'espace social.

            Pour finir, l'espace cyranien est un variant du grand invariant de l'espace utopique. Pour garder le contexte interplanétaire, ce serait peut-être possible de considérer l'espace utopique comme une espèce de trou noir, qui attire tout vers son centre, d'où l'utopocentrisme que j'ai mentionné, celui-ci étant à la fois partout et nulle part. C'est dans ce sens que finalement l'utopie reste, dans les termes de Gilles Lapouge, un aimant taillé dans un métal alchimique [37] .



[1] Le terme utopie, inventé par Thomas More, est formé du préfixe privatif ou- et du nom topos qui en grec signifie endroit, les deux donnant le mot endroit de nulle part.
[2] C.-G DUBOIS, Eléments pour une géométrie des non-lieux, in Romantisme, no. 1, 1971.
[3] Ces informations concernant les diverses éditions appartiennent à Madeleine Alcover, qui a établi et commenté la dernière édition des Etats et Empires de la Lune et du Soleil, parue chez Champion, Paris, 2004. Celle-ci sera l'édition citée au cours de cet article.
[4] Il faut bien sûr rappeler que les oeuvres de Cyrano de Bergerac se sont confrontées avec la censure.
[5] C'est ce titre qui sera retenu pour l'analyse.
[6] Voir l'édition des oeuvres de Cyrano de Bergerac déjà citée, p. CLXVI.
[7] Un texte dans lequel il n'y a pas de délimitation entre le sérieux et le comique.
[8] En l'occurrence la lune.
[9] Cyrano de Bergerac, op. cit., p. 5.
[10] Une analyse des paradoxes est proposée par le chapitre Les formes de l'écriture comique, du livre de Michèle Rosellini et Catherine Costentin, Cyrano de Bergerac, Les Etats et Empires de la Lune et du Soleil, Belgique, Atlande, 2005, p. 257.
[11] D'ailleurs dans ce deuxième roman l'auteur parle de la rédaction du premier, donc il suggère lui-même cette idée de continuité et de complicité avec un lecteur qui le connaît déjà.
[12] Même si les Etats et Empires de la Lune commencent par le mot lune, l'action se déroule sur la terre, et le rôle de ce terme initial est simplement de préfigurer l'espace de destination.
[13] Je ne prends pas en compte la mention de la Nouvelle-France, car elle appartient à la catégorie de l'espace de parcours.
[14] Cyrano de Bergerac, op. cit., p. 5.
[15] Ce voyage de retour, qui combine la descente et la montée, fait toujours partie des paradoxes de Cyrano.
[16] Si dans le premier roman, le lecteur n'a pas d'informations sur le nom du héros, dans les Etats et Empires du Soleil, le nom de celui-ci est dévoilé, il s'appelle Dyrcona.
[17] Cyrano de Bergerac, op. cit., p. 11.
[18] Ibid., op. cit., p. 31.
[19] Ibid., op. cit., p. 217.
[20] Un autre aspect paradoxal des romans de Cyrano, mais aussi des utopies en général est le mélange des éléments imaginaires et scientifiques, qui donnera plus tard le genre de la science-fiction.
[21] Réel du point de vue de son existence matérielle.
[22] Celle-ci emprunte une catégorie de chaque espace intermédiaire, le réel du Canada et l'inconnu du Paradis Terrestre.
[23] Ces interprétations concernent uniquement l'intérieur du roman. Il est évident qu'au dehors des cadres du récit, tous les personnages sont des produits de la fiction narrative.
[24] Cyrano de Bergerac, op. cit., p. 11.
[25] Ibid. p. 12.
[26] Ibid. p. 25-26.
[27] Ibid. p. 31.
[28] Ibid., p. 217.
[29] Pour des détails voir le livre de Michèle Rosellini et Catherine Costentin, Cyrano de Bergerac, Les Etats et Empires de la Lune et du Soleil, Belgique, Atlande, 2005, p. 67.
[30] Par exemple les questions du géocentrisme et de l'héliocentrisme, que je mentionnerai plus loin.
[31] Cyrano de Bergerac, op. cit., p. 51.
[32] Ibid., p. 52.
[33] La texte s'arrête avant le discours de Descartes, ce qui montre que, si dans le pemier roman Cyrano aurait pu être pris pour un adepte des thèses de celui-ci, par contre dans la suite du roman, il y a une indifférence ostensible envers ce philosophe.
[34] Cyrano de Bergerac, op. cit., p. 233.
[35] Ibid. Dans ce qui suit il sera question de l'état d'apesanteur.
[36] Cette manie des procès s'explique d'un côté par l'envie de l'auteur de parodier la justice française et d'un autre côté par les allusions faites aux procès célèbres de l'époque, tels que ceux de Galilée et de Giordano Bruno.
[37] G. Lapouge, Utopie et Civilisations, Paris, Flammarion, 1978, p. 212.

Introduse de Ilinca Balas:

  • Ecriture et image: le roman illustré
  • A la recherche du modèle utopique
  • L'utopocentrisme. Configurations de l'espace chez Cyrano de Bergerac
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    Ilinca Balas: L'utopocentrisme. Configurations de l'espace chez Cyrano de Bergerac
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